Dr Zab Zaboitzeff raconte
Zaboitzeff raconte...

De 1971 à ...

A l'occasion de l'anniversaire de mes 50 années de musique(s), je vais tout au long de 2022, sur cette page, vous raconter sans filtre, toutes mes expériences musicales, rencontres, anecdotes...

J'ai toujours pensé que si l'on veut aller loin, il faut de temps en temps se retourner pour savoir d'où l'on vient. Bonne année à tous et à bientôt sur cette page.

T. Zaboitzeff le 08/01/2022

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EPISODE 1 : 1970 - 1971

A l'occasion de mes 50 années de musique(s) et à la demande de proches et de gens plus éloignés, du public, de fans qui ont accompagné mon, nos parcours, je vais tenter de vous raconter avec simplicité mon histoire...

Les propos qui vont suivre n'engagent que moi et ma mémoire.
Je tenterai d'être le plus précis possible, toutefois si des informations ou des détails s'avéraient inexacts, merci par avance de me le signaler par ce lien
Ci-dessous quelques photos d'époque, j'en attends de plus anciennes. Cette page sera actualisée régulièrement.

Maubeuge et Valenciennes (F), c’est dans ces deux communes du Nord que tout a commencé. Gérard Hourbette était au conservatoire et y étudiait le violon et la percussion et moi en contrat d’apprentissage dans une imprimerie. Dans mes temps libres, je « gratouillais » désespérément la guitare en solitaire et aussi parfois dans d’autres circonstances plus collectives mais pas très intéressantes alors.

J’avais pour habitude d’aller déjeuner à proximité dans un foyer de jeunes travailleurs que Gérard fréquentait également de temps à autre. Je me souviens, quelque temps auparavant y avoir apposé une affichette disant que je cherchais à rencontrer un percussionniste ou d’autres musiciens en général… Notre rencontre s’est donc faite tout naturellement d’abord autour d’un café puis instrument en mains dans les minutes qui suivirent…

Ce fut le déclic, la soudaine envie de faire quelque chose ensemble, nous n’étions pas très fixés du haut de nos 16-17 ans d’alors, mais avions des envies et passions communes. Gérard écoutait plus volontiers les compositeurs classiques et contemporains (Bartok - Xenakis - Ligeti …) et moi le rock expérimental et progressif qui ne s’appelait pas encore comme cela à l’époque (Les tout premiers Pink Floyd - Soft Machine - The Mothers of Invention - King Crimson - Amon Düül II…).
 
Très vite nous nous sommes lancés dans de folles improvisations électro-acoustiques : violon électrifié / guitare douze cordes, le tout passé par la moulinette de chambres d’écho à bandes et reverb à ressort. Plus rien ne nous arrêtait, et il nous a donc fallu, pour aller plus loin, organiser nos premiers concerts (location de salle, billetterie, impression de flyers et d’affiches en sérigraphie faites maison) et y faire venir du public pour assister à nos tonitruantes improvisations… De mémoire, nous avions organisé deux concert à Maubeuge, l’un à la salle Sthrau, le second au foyer de jeunes travailleurs dans lequel Gérard et moi nous nous étions rencontrés la toute première fois (Foyer Sangha).

Dans les semaines qui suivirent notre premier concert, un ami routard et bassiste (Guy Judas) se joignait à notre folle aventure et re les impros ! Avec cette fois une basse : classe ! Sur une idée de Gérard, notre groupe fut baptisé Rêve 1 et le titre de nos futurs concerts serait : « Voyage vers Kadath », titre et nom du groupe inspirés d’un un roman de Howard Phillips Lovecraft.
Dès l’été, nous décidâmes de marquer une pause et de descendre dans le sud de la France chez des amis que j'avais rencontrés lors d'un épique voyage en Corse durant lequel je vivais et dormais à la plage. Je cassai mon contrat avec l’imprimerie et me décidai pour une autre destinée loin de la normalité. J’ignorais tout de la vie, des difficultés que nous rencontrerions par la suite, mais la jeunesse et la curiosité étaient notre force. Pour ce court séjour au sud, nous avions emporté nos instruments, ce qui nous aida quelque peu financièrement car nous jouions ici et là aux terrasses et autres places fréquentées. Très vite, nous nous sommes lassés de cette vie de hippie et décidâmes de rentrer dans le nord et d’envisager plus sérieusement notre devenir en musique et reprîmes à peine rentrés nos tonitruantes improvisations et toujours en trio…



Je ne me souviens plus très précisément pour quelle raison, Gérard dut se rendre dans un magasin de musique à Valenciennes (réparation d’un micro de violon ou autre ?). Dès qu’il rentra dans la boutique, son violon sous le bras, la conversation s‘engagea assez rapidement avec Rocco Fernandez et d’autres musiciens d’Art Zoyd présents ce jour là. Les échanges fusaient et des intentions de collaboration se dessinaient doucement, si bien que Gérard rentra le soir même à Maubeuge en compagnie de Rocco et d’un autre membre du groupe (Serge Armelin ?) dans leur superbe van (Ford Transit) mis à disposition par leur maison de disque d’alors : « Opaline Records - Chant du Monde », suite à l’enregistrement de leur premier 45 tours : « Sangria / Something in Love ». Cela nous avait sacrément impressionnés à l’époque… Puis tout naturellement, après les présentations d'usage et quelques tartines beurrées trempées dans du café (notre unique plat du jour bien souvent), nous nous sommes tous réunis dans la cave des parents de Gérard, là où nous répétions, pour un « bœuf » comme nous n’en avions jamais connu auparavant. Dans mon lointain souvenir, il n’y avait pas assez d’instruments pour jouer vraiment tous ensemble, nous échangions, nous nous testions et le courant passait fort bien… Étaient présents ce soir là, Rocco Fernandez (sosie à s'y méprendre de Frank Zappa), Serge Armelin (?), Guy Judas, Gérard Hourbette et moi-même. Quelques jours après cette soirée magique, nous nous retrouvâmes (Rêve 1 : Gérard Hourbette au violon - Guy Judas à la basse - Thierry Zaboitzeff à la guitare 12 cordes) à Valenciennes pour intégrer le groupe Art Zoyd à l’invitation de Rocco Fernandez. Nous devenions ainsi de vrais « ZOYDIENS ». 

Le groupe deviendra alors Art Zoyd III.

A SUIVRE...

Thierry Zaboitzeff
le 26/01/2022

Art Zöyd
origines

<<  Sur cette photo de gauche à droite : Jean-Paul Dulion : Basse | Jean-François Cantagalli : guitare | Rocco Fernandez : guitare | Claude Ascensio : Batterie.

En 1969, Rocco Fernandez fonde Experimental Music qui deviendra Art Zöyd lors de l'enregistrement de leur 45 tours en 1971. Le groupe prendra ensuite le nom Art Zoyd III lors de l'arrivée de Gérard Hourbette et Thierry Zaboitzeff en 1971-72. Dès 1975 après le départ de Rocco Fernandez, le groupe deviendra Art Zoyd et seule l'association soutenant les projet du groupe conservera le nom Art Zoyd III.

Il y a eu beaucoup d’orthographes fantaisistes autour du nom Art Zoyd, mais voici ce que l’on peut retenir malgré les différentes erreurs constatées au fil du temps.

art-zoyd-sangria-single

Sangria/Something in Love
45 tours Art Zöyd 1971

Séance photo - 1972-73

De gauche à droite : Christian Paul Dubois de la Saussaye - Gérard Hourbette - Michel Canone - Serge Armelin - Rocco Fernandez - Thierry Zaboitzeff

Séance photo - 1972-73

De gauche à droite : Christian Paul Dubois de la Saussaye - Serge Armelin - Thierry Zaboitzeff - Gérard Hourbette
En bas de gauche à droite : Rocco Fernandez - Michel Canone

Concert sur l'Avenue de France à Maubeuge (F) 1973

De Gauche à droite : Rocco Fernandez - Serge Armelin - Gérard Hourbette

Concert au Fort de Leveau Feignies (F)

Backstage

Concert sur l'Avenue de France à Maubeuge (F) 1973

Thierry Zaboitzeff

Art Zoyd : Photo de presse - 1971

De gauche à droite : Thierry Zaboitzeff - Rocco Fernandez - Jean Marc Lomprez - Patrick Zolteck - Gérard Hourbette

EPISODE 2 : 1972 - 1973

Les répétitions allaient bon train et nous étions tous gonflés à bloc.

Rocco était l'unique compositeur du groupe jusqu'en 1975. Il composait avec les musiciens, instruments en main, on essayait tous, échangions parfois nos parties, on adaptait, on recommençait jusqu’à ce que ce soit en phase avec ce qu'il avait imaginé. Je me souviens de nos difficultés rythmiques de jeunes débutants (Gérard et moi...)

Nous répétions à ce moment là rue de l’Intendance à Valenciennes, face à la Maison des Jeunes dans une ancienne bâtisse mise à disposition de nombreux groupes rock très actifs dans le Valenciennois. En déambulant dans les couloirs, on pouvait goûter aux accents, accords et autres larsens des musiciens en action.

Nous passions tout notre temps dans ces caves voûtées que nous avions blanchies et assainies, essayant de trouver une voie musicale, ensemble. Souvent quelques-uns d’entre-nous y mangeaient, y dormaient et la vie matérielle quotidienne se faisait de plus en plus difficile. Le premier à se décourager fut Guy Judas, bassiste de Rêve 1 qui avait migré avec nous vers Art Zoyd. Pour lui, la musique n’était pas compatible avec les contraintes que nous subissions, les compromissions que nous acceptions, comme prendre un crédit pour acheter nos instruments, jouer dans des bals, se mettre dans le système... Il préféra reprendre sa route, la route…

Se posa subitement la question du remplacement du bassiste : dans mon souvenir, elle fut vite résolue. En s’adressant aux autres musiciens, Rocco annonça : « Thierry jouera la basse ! ». J’étais sur le coup très fier et terrifié en même temps…

Bien décidé à relever ce défi en passant de la douze cordes à la basse, je prenais conscience de ma future fonction rythmique dans le groupe avec le batteur. Mis à part Gérard Hourbette et Serge Armelin qui étaient lecteurs, nous étions tous autodidactes et devions redoubler d’efforts pour mémoriser toutes ces parties musicales expérimentées durant toute la journée, afin de pouvoir les reproduire le lendemain. Cet exercice, répété durant de longs mois, eut pour avantage de pouvoir jouer chaque morceau sans notes ou partitions.

Avant notre arrivée dans le groupe, Art Zoyd venait d’enregistrer un 45 tours chez Opaline Records (Le Chant du Monde), suite à une victoire au Tremplin du Golf Drouot, et cela lui assurait une certaine notoriété et des facilités (fournitures d’affiches, mise à disposition d’un mini-bus…). Pour les concerts il en était tout autrement. Venant du milieu des musiciens de bal, Rocco avait de bonnes connexions avec une agence de tournées implantée à Valenciennes et rayonnant ainsi sur toutes les régions situées au nord de Paris. Cette agence nous plaçait assez souvent. Le souci était qu’il fallait jouer dans des bals, ce qui signifiait assurer le bal qui durait cinq heures (ce que personnellement, je n’ai jamais fait car dans ce cas, il y avait un bassiste occasionnel plus rompu à l’exercice) ou être programmé en « attraction » au beau milieu du bal pendant une heure et avoir ainsi la possibilité d’y jouer vraiment notre répertoire, très souvent inadapté à la situation. À cette époque, deux sortes de publics fréquentaient les bals : ceux qui voulaient aller danser et d’autres pour qui, en province, c’était le seul endroit pour entendre du rock sous toutes ses formes. Nous assistions à des scènes cocasses lors de nos prestations entre les pour et les contre et cela tournait parfois à la bagarre dans le public.

Nous cherchions évidemment d’autres réseaux, à en initier également.

Nous fréquentions assidûment la Maison des Jeunes de Valenciennes située juste en face de notre local de répétitions. Dans le même temps, nous apprenions que d’autres établissements culturels (MJC : Maisons des Jeunes et de la Culture) un peu partout en France commençaient à ouvrir leur programmation au groupes de musiques et de rock libres… Là serait notre salut !

Dès 1973, la Maison des Jeunes de Valenciennes programma notre premier concert hors des circuits de bals sur la région ; d’autres concerts indépendants ont suivi assez rapidement dans des salles plus grandes, plus centrales. Nous allions ensuite prendre en main notre management et nous intégrer à ce réseau des MJC initié par nos « cousins » Gong, Magma, Ange…

Mais revenons très légèrement en arrière.

Afin d’être entendus, écoutés lors de nos concerts, il nous a fallu nous équiper sérieusement (sonorisation, amplis, instruments, microphones, table de mixage...). La solution était un emprunt, mais au regard de notre insolvabilité auprès des banques, nous nous sommes vite repliés vers des solutions plus familiales. Les parents de Gérard (adorables personnes) se sont proposés pour nous soutenir dans ce financement en échange du remboursement des mensualités. Lors de nos concerts, chaque somme gagnée était répartie vers le remboursement de cette dette, les frais de route et de carburant, le paiement des affiches, les photocopies de presse etc. Il ne restait rien ou presque pour vivre, se nourrir… Nous ne baissions pas les bras et poursuivions notre prospection dans tous les sens afin de trouver des concerts un peu partout, d’abord dans notre région, puis de fil en aiguille de plus en plus loin, dans toute la France. Nous ne reculions devant rien : concerts dans des campus universitaires, MJC, night-clubs, campings, lycées, animations de places publiques, le tout négocié par téléphone… Une intense expérience dirigée à l’époque par Rocco et partagée par nous tous, membres de Art Zoyd, dans ce bouillonnement des années 70.

Un peu plus tard, courant 1973-1974, de nouveaux musiciens rejoindront le groupe, d’autres partiront, notre réseau grandira à l’image de notre musique et nos désirs artistiques s’aiguiseront au fil de ces années difficiles mais pleines d’espoirs.

À bientôt pour la suite…

Thierry Zaboitzeff, le 4/02/2022

EPISODE 3 : 1973 - 1974

Comme je l’expliquais dans l’épisode précédent, nos décisions de management autonome combiné aux offres de l’agence de booking de Valenciennes commencèrent à porter leurs fruits. De plus, un fan devenu ami et collaborateur, fraîchement débarqué du Grand Ouest, vint nous aider dans cette tâche et nous commençâmes à sillonner toute la France (MJC, théâtres municipaux, bals, galas de soutien…). De Valenciennes à Metz en passant par Reims puis Dijon, Lille, Dunkerque, Amiens, Rouen, le Havre, Paris, Versailles… Puis la Bretagne, etc.

Par l’agence de booking, nous croisions de temps à autre la scène avec Martin Circus, Dynastie Crisis, Zoo, Triangle… Je me souviens vaguement d’une prestation dans le cadre d’un bal, quelque part vers Le Havre. Nous intervenions au milieu de la soirée durant une heure et Triangle devait enchaîner ; je revois encore pendant notre set les membres de Triangle derrière le rideau, complètement médusés par ce que nous osions produire dans ce genre d’endroit. Je crois me rappeler que nous n’étions pas très bons, voire mauvais, fatigués et déguisés comme cela n’était pas possible… Affublés de longues tuniques bariolées et de masques gigantesques pseudo-africains, dans un chaos sonore quasiment improvisé entre Hendrix, Zappa, Sun Ra, Amon Düül… Imaginez un peu cette scène dans un bal !

Nous étions très souvent sur la route dans notre vieux Combi VW avec pour sièges nos enceintes amplifiées « Freevox » et mon ampli « Kustom » rouge joliment matelassé, pour repose-tête les toms de batterie et autres manches de guitares mal rangées. Les voyages étaient organisés à la mesure de notre bourse : pas d’hôtels, pas de restaurants… Nous emportions nourriture et boissons avec nous, ainsi qu’un équipement de camping très sommaire et quelques sacs de couchage au cas où… Les jours « off » entre deux dates, nous dormions sous la tente dans des sous-bois à l’abri des regards (feux de bois, café, tartines…) souvent réveillés par la gendarmerie et un contrôle d’identité en règle, comme cette fois au petit matin où nous dormions à poings fermés sous la tente. Et d’autres dans le bus, quand nous entendîmes des bruits inhabituels autour de notre campement encore un peu éclairé par les braises. Des gendarmes venaient de débarquer et scrutaient avec beaucoup d’intérêt notre installation : en effet, pour les besoins scéniques de nos concerts, nous transportions un mannequin féminin emballé dans une couverture sur le toit de notre bus et visiblement, ces gendarmes avaient beaucoup d’humour et ont commencé à blaguer avec nous au sujet de cette demoiselle sur le toit de notre fourgon. Je crois me souvenir qu’après un contrôle sommaire, nous avons pris le café ensemble autour de de notre feu de camp.

Dans certaines salles de type MJC, très souvent, nous étions payés au pourcentage sur les entrées avec un petit fixe qui couvrait à peine nos frais engagés et comme il n’était pas question de payer en plus des chambres d’hôtel, nous négocions souvent pour dormir à même le sol derrière la scène après le concert. Un projet d’album nous paraissait encore lointain en ces temps-là, tant notre musicalité et nos moyens laissaient à désirer, mais nous gardions la foi, notre cap.

Malgré ce moral d’acier, nous dûmes un jour nous rendre à l’évidence : nous avions de plus en plus de mal à régler nos dettes et à vivre à peu près décemment. Alors nous prîmes le taureau par les cornes pour nous mettre en quête d’une maison dans laquelle nous pourrions vivre ensemble, en communauté, et répéter. Rocco avait joué auparavant avec un bassiste dont l’oncle était fleuriste et qui disposait d’un terrain avec des serres à l’abandon, ainsi qu’une maison au beau milieu de toute cette nature abandonnée. Nous avons pu nous y installer assez vite, moyennant quelques travaux basiques et un gros nettoyage. Chacun pouvait y trouver un minimum d’intimité et de confort et ensemble, nous économisions sur les budgets de nourriture, le loyer, etc.

Il faut savoir que quelques semaines auparavant, ceux (dont je faisais partie) qui n’avaient pas de chambre ou d’appartement dormaient parfois dans le bus garé discrètement sur une place de Valenciennes. Le froid y était si intense que nous installions une tente à l’intérieur (Combi VW et ensuite un D4B Peugeot racheté pour presque rien à une laverie de Valenciennes). Il fallait juste le pousser pour démarrer.

Nous étions une dizaine (musiciens, femmes, enfants). Au retour des concerts, nous remboursions les frais, l’essence, les mensualités de l’emprunt que nous avions contracté pour notre matériel (quand nous le pouvions). Le loyer de cette nouvelle maison fut également pris en charge et au bout du compte, il ne nous restait la plupart du temps que trois ou quatre francs par jour et par personne, d’où l’avantage de la communauté, même si cela n’était pas toujours bien vécu par certains.

Mais point de misérabilisme dans mes propos, je suis très heureux et fier d’avoir traversé cette époque de cette façon. Quelle école !

Dans ces moments difficiles, cette maison communautaire me semblait un havre de paix et de liberté, nous avions enfin un petit endroit à nous. C’est aussi dans cette maison que Rocco a construit sa fameuse guitare à trois manches (électrique bien sûr : 6 cordes, 12 cordes + un petit manche : simulation de 6 barrettes (frets). Des fils électriques dénudés et tressés, façon cordes de guitare tendus sur ce petit manche, entraient en contact avec des points soudés sur une plaque de cuivre lorsque l’on appuyait dans les cases, exactement comme sur une guitare. Ce contact déclenchait la note, le son d’un stylophone (synthé monophonique) fixé à l’arrière de la guitare. Un bricolage pas possible avec un fonctionnement parfois improbable, mais génial en ce temps-là.

Ces deux années furent pleines et intenses, avec des concerts partout en France et de belles expériences. Le groupe connut beaucoup de changements de personnel. La base était devenue solide (Gérard Hourbette - Rocco Fernandez - Thierry Zaboitzeff). Serge Armelin (saxophone ténor) qui avait fait une pause, réintégrait Art Zoyd ; Christian Paul Dubois de la Saussaye nous quittait, Michel Prugnaud le remplaçait à la batterie ; et enfin Joël Caron (saxophone alto) nous rejoignait. La couleur devenait plus jazz. Le nouveau batteur et les souffleurs y étaient pour beaucoup.

Nous étions constamment en recherche du petit détail qui rendrait les concerts plus attractifs et dans cette optique, nous avions un petit moment visuel lors de nos sets : une sorte de pas de deux diabolique entre un personnage masqué, déguisé et un mannequin de vitrine, inanimé… Je n’en garde pas un souvenir extraordinaire, mais l’expérience fut agréable et très intrigante côté public. Le rôle était toujours interprété en alternance par des « roadies » ou accompagnateurs, amis ou chauffeurs qui se sont succédé durant ces deux années.

Bien à vous et à vite pour le prochain épisode !

Thierry Zaboitzeff, le 10/02/2022

EPISODE 4 : 1974 - 1975

Des dates de concerts, jouer à tout prix, partout où cela serait possible, telles étaient nos motivations durant ces trois années (1973 - 1974 - 1975) et au-delà.

Pour vous donner une idée : nous nous sommes produits dans toute la France, entre 1973 et 1976, à Abbeville, Agen, Albi, Amiens, Armentières, Arras, Avesnes-sur-Helpe, Avignon, Alençon, Angers, Bagas, Bar-le-Duc, Beauvais, Berck-sur-Mer, Besançon, Beuvry-la-Forêt, Blois, Bordeaux, Bouchain, Boulogne-sur-Mer, Boussois, Brest, Béthune, Bourg en Bresse, Caen, Calais, Cambrai, Cannes, Carcassonne, Carpentras, Carmaux, Castres, Caudry, Chalon-sur-Saône, Charleville-Mézières, Chartres, Chaumont, Cherbourg, Châlons-en-Champagne, Chauny, Châteauroux, Châtellerault, Cholet, Denain, Dieppe, Dijon, Dôle, Douai, Dunkerque, Épernay, Épinal, Étaples, Fontevraud-L’abbaye, Forbach, Fougère, Fourmies, Fréjus, Gaillac, Gap, Gray, Grande-Synthe, Guingamp, Grenoble, Hazebrouck, Guise, Hénin-Beaumont, Hérouville-Saint-Clair, Hirson, Joué-lès-Tours, La Ciotat, La Courneuve, La Roche-sur-Yon, Langres, Laon, Laval, Lavaur, Le Havre, Le Mans, Lens, Le Portel, Lille, Limoges, Liévin, Le Touquet, Loos-en-Gohelle, Lorient, Lunéville, Lyon, Malo-lès-Bains, Marcq-en-Barœul, Maubeuge, Merlimont, Metz, Millau, Mons-en-Barœul, Mont-de-Marsan, Montauban, Montbéliard, Montbard, Montigny-lès-Metz, Montreuil-sur-Mer, Morlaix, Muret, Mâcon, Nancy, Nantes, Nœux-les-Mines, Nevers, Nice, Niort, Orléans, Oyonnax, Paris, Poitiers, Périgueux, Quimper, Reims, Rennes, Rodez, Roubaix, Rouen, Saint-Brieuc, Saint-Chamond, Saint-Dizier, Saint-Dié-des-Vosges, Saint-Leu, Saint-Malo, Saint-Nazaire, Saint-Pol-sur-Mer, Saint-Priest, Saint-Quentin, Saint-Raphaël, Sarreguemines, Saumur, Sedan, Six-Fours-les-Plages, Soissons, Somain, Solesmes, Strasbourg, Tergnier, Thionville, Toul, Toulouse, Tourcoing, Tours, Trith-Saint-Léger, Valenciennes, Vallauris, Vandœuvre-lès-Nancy, Vannes, Versailles, Vesoul, Villeneuve-d'Ascq, Viry-Châtillon, Vitry-le François, Wattrelos, Wignehies…

Nous sommes venus plusieurs fois dans certaines de ces villes. J’en oublie sûrement et je viendrai compléter et corriger.

Je ne pourrais absolument pas certifier que toutes ces dates ont bien eu lieu, mais en grande majorité, oui ! Tout était négocié par téléphone, souvent en cabine téléphonique. Nous étions munis de sacs en plastique remplis de pièces jaunes, nous squattions les lieux afin de conclure au mieux nos affaires, puis par simple courrier, nous confirmions en expédiant les contrats, affiches, photos… Nous n’avions pas de téléphone sous la main et parfois, notre propriétaire nous annonçait telle ou telle confirmation qu’il avait reçue pour nous. Notre habitation se situait en contrebas de la sienne, à une cinquantaine de mètres, et il n’était pas rare de l’entendre crier : « Téléphone !!! », suite à quoi nous montions jusqu’à son magasin pour conclure une négociation depuis son bureau.

Beaucoup de temps sur les routes donc, dans notre van épuisé aux pneus lisses. Nous empruntions au maximum les itinéraires très secondaires (pas d’autoroutes, ni de routes nationales ou très peu) afin d’éviter les contrôles routiers, ce qui rallongeait parfois considérablement les trajets. C’est ainsi en 1972, que nous nous sommes rendus dans la région de Bordeaux (Bagas) pour participer à un festival où nous n’avons finalement pas joué car l’organisation ne pouvait plus nous payer suite à un déficit global… Nous avons tenté de négocier, sans succès. OK ! Avant de repartir, nous assistâmes à deux magnifiques concerts (Gong et Magma).

Lors d’un autre périple routier, cette fois avec des pneus en bon état, nous nous trouvions sur le périphérique parisien en direction du Nord. Soudain, le bus se mit à tousser, brouter puis stopper sur la bande d’urgence. Rocco, qui avait compris ce qui se passait car il conduisait, me cria : « Thierry, vite !!! Démonte ta corde sol de basse, le câble d’accélération vient de lâcher !!! Un peu étourdi et surpris, car je m’étais assoupi à l’arrière, je finis par m’exécuter et, en quelques minutes, notre Rocco musicien en chef et bricoleur en toute circonstance installa ce nouveau câble (« Rotosound », pour les connaisseurs). Nous pûmes ainsi nous échapper de l’enfer du périphérique et regagner Valenciennes.

En fait, je me rends compte aujourd’hui que chaque déplacement en bus pouvait devenir une aventure hors du commun et nous amener à vivre des choses très éloignées du contexte purement musical. À ce propos, avec tous ces concerts, notre répertoire s’était sacrément amélioré et devenait peu à peu de plus en plus original. Nous commencions lentement à nous éloigner des idiomes de la musique rock, même si l’instrumentarium en était encore proche. Le son se faisait plus tranchant, agressif, les tempi s’accéléraient, le temps semblait venu pour nous de marquer une rupture avec les étiquettes que l’on nous collait souvent à raison, je dois dire (King Crimson, Zappa, Captain Beefheart et autre groupes de rock progressif).

C’est à ce moment-là que nous avons commencé à expérimenter les ruptures rythmiques et cinématographiques, prémices des morceaux qui deviendront par la suite, sous une toute autre forme : « Les fourmis » et « Scènes de carnaval ».

Puis des concerts, encore des concerts, comme ce festival à Lorient où nous partagions l’affiche avec Barricade II devenu une sorte de Big Band complètement barje et joyeux. Leurs balances se résumèrent à un monstrueux hurlement de cuivres ne durant pas plus de 20 secondes. Nous fûmes séduits et entrâmes en contact, si bien qu’après les concerts, nous nous retrouvâmes dans une forêt des environs de Lorient, au cœur d’une scène complètement surréaliste, entourés de nos vans respectifs, un feu de camp entre les deux ainsi qu’une grande table de camping couverte d’une nappe blanche pour sabler le champagne vers cinq heures du matin. Pour forcer l’image, essayez un peu d’imaginer cette quinzaine d’énergumènes, les uns vêtus de noir, les autres en imperméables roses, chaussures jaunes et lunettes noires… Malheureusement, nous n’avions pas d’appareil photo pour immortaliser cette scène se situant entre la fin d’une histoire d’Astérix le Gaulois et le repas en plein air dans le film « Nosferatu » de Werner Herzog (les rats en moins).

En 1974, nous étions invités pour une série de concerts en Avignon, durant le festival OFF. Un artiste musicien local dont j’ai oublié le nom invitait des groupes à se produire chaque soir durant le festival. Les concerts avaient lieu en plein air, dans la cour d’une maison qui nous hébergeait également le temps de notre présence. Dans mes souvenirs, le cadre était assez agréable. La scène était installée au pied de cette habitation bordée d’arbres et chaque soir, la cour s’emplissait d’un public peu habitué aux concerts de rock expérimental… (Nous renouvellerons cette opération un an plus tard, après le départ de Rocco Fernandez, mais avec Frank Cardon au violon). Pour faire venir le public, nous paradions, tractions, déguisés, chaque fin de matinée dans le centre d’Avignon, afin attiser la curiosité d’éventuels visiteurs. Après quoi nous nous rendions à la fin du marché pour récupérer fruits et légumes trop frais pour être vendus, ce qui nous assurait entre autres d’excellentes ratatouilles et compotes de fruits… Pour nous rendre en Avignon, pas d’alternative, ce fut avec notre vieux D4B Peugeot, encore lui ! Il était fatigué, le pauvre… À peine entré en Bourgogne, la boîte de vitesses rendit l’âme, fort heureusement à la campagne, à proximité d’un garage jouxtant un cimetière de voitures. Ce garage nous proposa de remplacer la boîte de vitesses qu’il se procura tout à côté et, si nous le souhaitions, de camper dans son terrain bordé par une jolie rivière, le temps de la réparation.

Les changements de personnel s’accéléraient également : Serge Armelin (sax) partit, puis Joël Caron (sax), Michel Prugnaud (batterie) ensuite, ce dernier étant remplacé par Jean-Jacques Reghem (Mickey). En Janvier 1975, Jean Pierre Soarez (trompette) nous rejoindra suite à une rumeur selon laquelle Gérard Hourbette allait quitter le groupe et que nous cherchions un instrumentiste pour le remplacer. Personnellement, je n’ai jamais eu l’écho de cette rumeur et Jean-Pierre fut de toute façon le bienvenu. Cette couleur violon / trompette si caractéristique d’un Art Zoyd révolu prenait ainsi naissance. Un guitariste, Bernard Boyssens, rejoindra le groupe qu’il quittera en 1975.

Tous nos efforts commençaient à porter leurs fruits, de plus en plus de spectateurs curieux fréquentaient nos concerts. Nous jouerons même au Pop Club de José Arthur (France Inter) qui s’inquiètera en direct pour les poissons de son aquarium après à notre prestation « live ». Puis, à la suite d’un concert en première partie de Catherine Ribeiro + Alpes à Lille (Faches-Thumesnil : La Rotonde), Rocco Fernandez, fatigué et lassé, nous annonça son désir de quitter le groupe ! Il était résolu, souhaitant passer à autre chose et pas forcément dans la musique.

Après quelques jours de réflexion, Gérard Hourbette et moi-même, prenions la décision, avec l’aval de Rocco, de poursuivre avec notre signature artistique le travail mené jusqu’alors. Un nouvel Art Zoyd venait de naître en cette année 1975, composé de Gérard Hourbette (violon, clavier), Jean-Pierre Soarez (trompette), Jean-Jacques Reghem (batterie), Thierry Zaboitzeff (basse, voix). Dans la foulée, le guitariste (alors) Frank Cardon se joindra à nous. Cet Art Zoyd préfigurera la formation de 1976.

À bientôt, pour le prochain épisode, là où tout va s’accélérer sous une forme radicalement différente.

Thierry Zaboitzeff le 20/02/2022

EPISODE 5 : 1975 - 1976

Jusqu’en 1975, Rocco Fernandez était le compositeur du groupe. Gérard et moi avions bien quelques velléités, mais ce n’était pas encore le moment, surtout me concernant… Rocco composait instrument en mains lors de nos répétions et dans ce cadre, chacun pouvait rebondir avec son savoir-faire et sa personnalité. Nous avons conservé cette façon de procéder durant un certain temps après son départ, et notre répertoire et album de 1976 Symphonie pour le jour où brûleront les cités sont nés en partie dans cet esprit, à la différence près que Gérard commençait à nous présenter ses ébauches qui deviendront rapidement : « Brigades spéciales - Masques - Simulacres », compositions qui furent également montées de manière collective. Nous adapterons aussi les compositions de Rocco qui deviendront « Scènes de carnaval » et « Les fourmis », dans des versions plus concentrées, ramassées. Elles seront réorchestrées sans batterie quelques mois plus tard. Comme je l’écrivais dans l’épisode précédent, Franck Cardon (guitare, violoncelle, violon) venait de nous rejoindre. Nous ferons encore de nombreux concerts dans cette formation, jusqu’au départ de Jean-Jacques Reghem qui fut notre dernier batteur.

Nous souhaitions profiter de l’occasion pour tenter d’aborder la composition sous un angle différent, car nous étions souvent très irrités de devoir sans cesse nous mouvoir musicalement entre les pulsations régulières et systématiques de la batterie et des percussions. C’est de cette réflexion et envie qu’est né un Art Zoyd sans batterie. Par conséquent, selon notre esthétique de l’époque, nous pouvions attribuer des rôles très différents à notre instrumentarium (deux violons, une trompette et une basse électrique) : tantôt les uns étaient percussions, les autres harmoniques, et nous changions ainsi les rôles au gré de nos envies d’arrangements dans nos compositions. Nos sons sortaient ainsi peu à peu du cadre traditionnel d’un groupe de « jazz-rock », évoquant des atmosphères plus théâtrales, cinématographiques et flirtant volontiers avec les couleurs de la musique classique du XXème siècle. Cette démarche hors du commun nous conduisit à des rencontres inattendues. En effet, Cyril Robichez (metteur en scène, comédien et directeur du Théâtre Populaire des Flandres) nous invita à composer et enregistrer la musique d’une de ses productions : Meurtre dans la cathédrale de T. S. Eliot, qui fut représentée à Lille au Palais Rihour en octobre 1976. C’est Gérard Hourbette qui en signa la composition, interprétée par Art Zoyd. Tout commençait à bouger fébrilement. Dans le même temps, par l’intermédiaire de Philippe Asselin qui était employé alors par le TPF, nous fîmes la connaissance de Jean René Pouilly (Variétés Contemporaines) qui initiera un projet de tournée sous chapiteau dans tout le Nord-Pas-de-Calais : « Le TPF Circus », piloté par le Théâtre Populaire des Flandres. Le chapiteau s’installait durant toute une semaine dans une commune avec au programme : L’Orchestre National de Lille, Le Cirque Imaginaire de Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin, un concert de jazz, Art Zoyd. Par la suite, Jean René Pouilly sera notre agent. En collaboration avec Michel Besset et Georges Leton (manager de Magma), il finalisera notre participation aux concerts du Théâtre de la Renaissance à Paris, et organisera plus tard l’un de nos derniers concerts avec Magma à l’Hippodrome de Douai le 16 novembre 1976.

Mais revenons quelques mois auparavant, durant l’hiver 1975… Nous reçûmes la visite de Michel Besset et de son épouse Rosine qui, sur les conseils d’Erik Fabre-Maigné, grand admirateur toulousain d’Art Zoyd, débarquèrent dans notre maison communautaire depuis leur Sud-Ouest natal. J’étais seul avec mes chiens ce jour-là, la maison n’était pas chauffée, les autres musiciens étant rentrés dans leur famille. Michel et Rosine se rendaient à Londres chez des membres du groupe Henry Cow dont ils avaient organisé un concert l’automne précédent. Je leur proposai de rencontrer Gérard qui vivait à 40 kilomètres de là (Maubeuge). Il était marié et ne vivait plus dans notre maison de Valenciennes. Nous passâmes un petit moment chez lui, puis nous reprîmes la route, mais c’était sans compter avec les pluies verglaçantes si typiques du Nord de la France en hiver. Nous dûmes stopper à la sortie de Maubeuge pour nous réfugier dans un bar pendant une grande partie de la matinée et nous en profitâmes pour goûter joyeusement les bières de Noël…

Depuis 1972, je crois, Michel Besset organisait déjà des concerts dans sa région de Carmaux, Albi… (Léo Ferré, Magma, Gong…), d’abord en partenariat avec Michel Grèzes « Tartempion », puis avec sa propre association « Transparence » qui nous invitera à jouer en juin 1975 à Carmaux. Il nous mettra également en contact avec d’autres organisateurs du Sud-Ouest : Castres, Albi, Montauban, Gaillac, Muret… Michel managera également quelques concerts en Espagne, il nous y accompagnera et vivra en direct avec nous ces tournées galères avec enfant malade, vol de valises, effraction du bus, et autres organisations compliquées du fait des dialyses de Gérard qui souffrait d’une insuffisance rénale. Pour ces concerts notre line-up fut augmenté par la présence de Michel Berckmans le bassoniste d’Univers Zéro dont nous venions de faire la connaissance. Michel Besset mettra aussi toute son énergie pour que nous puissions jouer en première partie de Magma à la Halle aux Grains de Toulouse, où Art Zoyd a littéralement « cassé la baraque » à Magma devant 2.500 personnes.

Très vite, nous nous lierons d’amitié avec Michel Besset et cette complicité l’amènera à devenir le producteur de notre premier opus Symphonie pour le jour où brûleront les cités, puis de nos tournées. À l’occasion de l’enregistrement de cet album, il créera l’association Art Zoyd III et empruntera aux Houillères la somme de 10.000 francs afin de mener à bien notre projet. Ce disque sera enregistré du 30 août au 9 septembre 1976, au Studio Tangara de Toulouse par François Artige et Jean Pierre Grasset, dans une situation technique et économique particulière. Point de re-recording ni de prises individuelles, les morceaux étaient divisés en séquences logiques les plus courtes possibles et nous les enregistrions tous ensemble. À la moindre erreur ou mauvaise interprétation, nous recommencions jusqu’à la prise parfaite. Le tout était assemblé, collé au final. Un stress énorme associé à un mix de cigarettes, cafés, bières… Cigarettes, cafés, bières… Cigarettes, cafés, bières… Cigarettes, cafés, bières… Engueulades… Crises de fou-rire…

Environ une vingtaine de dates suivront en première partie de Magma dont onze concerts au Théâtre de la Renaissance à Paris (du 23 octobre au 2 novembre 1976) où le public se précipitait durant l’entracte pour acheter notre album fraîchement réalisé. Les meilleurs soirs, nous vendions allègrement 40 copies de ce vinyle devenu culte. Mais avant cette tournée et l’enregistrement de l’album, Franck Cardon quittera le groupe et sera remplacé par Alain Eckert à la guitare et qui, très rapidement, se mettra également au violon.

Comme vous l’aurez compris, la rencontre avec Michel Besset fut très importante et décisive pour Art Zoyd et la suite de son parcours. Michel dira de nous : « Art Zoyd m’a construit sur le plan musical, humain, celui de la vie en tournée, du collectif. Celui dans lequel il faut tout donner et tout partager. Il s’agit du groupe que j’ai le plus aimé et qui m’a le plus appris ».

Note : Art Zoyd de 1975 à 1976 après le départ de Rocco Fernandez :
- Gérard Hourbette : violon, alto ;
- Franck Cardon : guitare, violoncelle, violon ;
- Jean Jacques Reghem : batterie (il quittera le groupe courant 1975) ;
- Jean Pierre Soarez : trompette ;
- Thierry Zaboitzeff : basse, voix ;
- Alain Eckert : guitare (il rentrera dans le groupe peu avant l’enregistrement de l’album Symphonie pour le jour où brûleront les cités et la tournée avec Magma.

Mais il y aura encore très vite quelques rebondissements !
À bientôt pour la suite…

Thierry Zaboitzeff le 07/03/2022

Pique-nique

Pique-nique

Concert en MJC (?)

Thierry Zaboitzeff - Art Zoyd - Théâtre municipal d'Albi - 1976

Gérard Hourbette - Art Zoyd - Théâtre municipal d'Albi - 1976

Art Zoyd - T.P.F Circus

Michel Besset

Art Zoyd - Magma
Carmaux 16 octobre 1976

Bébert (Goélette Renault) Notre moyen de transport en 75-76, capable d'un
Paris -Toulouse dans la nuit !

De Gauche à droite : Franck Cardon - Thierry Zaboitzeff - Jean Pierre Soarez et tout à droite : Gérard Hourbette (Toulouse 1976)

Art Zoyd - première partie de Magma - 1976

Art Zoyd - Photo de presse - 1976

Art Zoyd : Photo de presse 2 - 1976

De gauche à droite : Thierry Zaboitzeff - Alain Eckert - Gérard Hourbette - Jean Pierre Soarez

Symphonie pour le jour où brûleront les cités. Premier LP d'Art Zoyd.

Affiche - Magma - Art Zoyd - Théâtre de la Renaissance - Paris - 1976

Jean-Pierre Soarez - Gérard Hourbette - Thierry Zaboitzeff - Alain Eckert - 1976

EPISODE 6 : 1977 - 1978

Après les concerts avec Magma et nos différentes tournées dans le Sud-Ouest, le rythme ralentit et les concerts furent moins fréquents. Alain Eckert, le guitariste de « Symphonie… » partit du groupe une première fois et Franck Cardon (violon) revint parmi nous.

Nous fîmes quelques rencontres très intéressantes, notamment lors d’un après-concert. Chez les organisateurs, je découvris en effet une des rares copies d’alors de l’album 1313 d’Univers Zero. Ce fut un choc, une magnifique surprise que ce groupe de « Rock de Chambre », si proche de nous et en même temps si loin. J’étais, nous étions ravis et intrigués. De plus, apprendre que nous étions voisins (nous, de Maubeuge, ville frontalière de la Belgique et eux de Nivelles en Belgique, à quelques kilomètres de la France) ajoutait au plaisir d’une telle découverte. Quelques semaines plus tard, je rencontrai Daniel Denis lors d’un concert de Henry Cow à Hénin-Beaumont. Puis un peu plus tard, Univers Zero nous rendit visite à Valenciennes et ce fut là notre premier véritable contact. Nous échangeâmes sur nos méthodes de travail et nos influences. En découlèrent tout naturellement une amitié et un respect mutuel. Le bassoniste d’Univers Zero, Michel Berckmans, fit avec nous un certain nombre de dates, car suite à un accident grave de voiture lui ayant endommagé les lèvres, Jean-Pierre Soarez ne pouvait plus assurer seul pendant un certain temps toutes ses magnifiques et intenses parties et envolées de trompette durant les deux heures d’un concert. Et c’est tout naturellement que, sur notre invitation, Michel Berckmans rejoignit quelque temps l’aventure Art Zoyd au basson et au cor anglais. Nous remaniâmes les orchestrations en conséquence et dans la foulée, Michel Thomas (saxophones) intégra également le groupe. Dans le même temps, Daniel Denis et Roger Trigaux me demandèrent de remplacer leur bassiste d’alors, qui était sur le départ : j’acceptai cette proposition avec un immense plaisir, à la seule condition de rester complètement disponible pour Art Zoyd. Je ne fis donc que trois dates avec Univers Zero en 1978 : Nancy, Nottingham, et Londres pour le premier RIO, avant que Guy Segers ne prenne le relais. Durant ces trois concerts, nous nous étions déjà partagé le répertoire, essentiellement centré sur l’album 1313.

De retour de chez Dr. Petiot, Carabosse et Compagnie, un grand chantier nous attendait : « Musique pour l’Odyssée ». Dans la foulée de Symphonie pour le jour où brûleront les cités, nous avions déjà posé et expérimenté quelques idées et il nous fallait alors passer au gros œuvre, si je puis dire ! À cette occasion et pour la première fois, je signai une composition « Bruit silence, bruit repos ». Tout un programme ! Une pièce composée à l’aide de griffonnages, schémas, croquis, rythmes, mélodies répétés et fixés solidement dans ma mémoire, afin de transmettre oralement, mais avec précision, cette musique à mes compagnons musiciens qui, à l’époque, ont dû redoubler d’efforts pour comprendre ce que je leur demandais. Je les en remercie encore vivement aujourd’hui.

Nous allions subitement migrer vers des musiques moins hachées, moins séquencées, avec des sonorités plus longues et je pressentais déjà que mes pizzicati de basse n’allaient pas faire l’affaire. Je décidai donc innocemment et sauvagement de me mettre au violoncelle. Et pour dire les choses franchement, au bout de quelques semaines, je me mis à douter de la faisabilité d’une chose que j’abordais complètement en autodidacte. Je me revois le coude sur une table durant des heures, m’exerçant ainsi à guider mon archet uniquement au poignet, tâchant de sortir les sons les plus élégants et rythmiquement affranchis. C’était à en pleurer, parfois. Mais la volonté et la persévérance finirent par payer et au bout de quelques mois, avec les encouragements et les aides précieuses de Gérard et Franck, les archets du groupe, je fus en mesure de jouer du violoncelle, dans mes compositions mais aussi dans les orchestrations que me proposait Gérard pour sa pièce « Musique pour l’Odyssée ». Tout un monde de sonorités nouvelles s’ouvrait ainsi à moi. Notre album Musique pour l’Odyssée se prépara et se rôda en concert en 1977-1978 et fut enfin enregistré pour Atem Records en janvier 1979. Daniel Denis (Univers Zero) y joua de discrètes percussions. Nous venions de rencontrer Gérard N’Guyen, qui avait créé le magazine Atem consacré aux musiques « nouvelles ». Atem deviendra également un label avec lequel nous produirons trois albums : Musique pour l’Odyssée, Génération sans futur, ainsi que le réenregistrement de Symphonie pour le jour où brûleront les cités.

À la suite d’Univers Zero, nous intégrâmes le mouvement « Rock in Opposition » initié par Chris Cutler et les membres du groupe Henry Cow. Nous jouerons ainsi jusqu’en 1979-1980 dans quelques festivals labellisés RIO : Milan, Stockholm, Reims, Maubeuge, Ljubljana… À suivre dans le prochain épisode.

Art Zoyd et Univers Zero se sont parfois réunis sur scène, ce que nous appelions les concerts de réunion, sorte de Big Band de l’apocalypse (hi hi !). Pour l’occasion, nous avions réorchestré nos pièces maîtresses de l’époque (UZ et AZ) et les jouions ainsi en formule augmentée. Ces évènements étaient rares et difficiles à monter pour des raisons financières et de disponibilités. Michel Besset en organisa quelques-uns dans le Sud-Ouest, dont un à Toulouse le 12 mai 1978 au Théâtre du Taur. Nous fûmes également programmés, pour l’une des dernières fois dans cette formule, en octobre 1980 au festival Nancy Jazz Pulsations. Je crois me souvenir que les jazzmen purs et durs avaient passé un moment désagréable.

Le prochain épisode évoquera les années 1979-1980. À suivre.

Thierry Zaboitzeff, le 29/03/2022

EPISODE 7 : 1979 - 1981

Beaucoup d’allées et venues durant ces années, à s’y perdre !

1979 verra l’arrivée d’une demoiselle dans Art Zoyd, en la personne de Patricia Dallio, formidable pianiste, compagne et collègue en musique d’Alain Eckert, notre guitariste d’alors. Patricia avait quatorze ans lorsqu’elle nous a vus pour la toute première fois à Chaumont, sa ville natale (Art Zoyd - époque Rocco Fernandez) et ce n’est que quelques années plus tard qu’elle nous reverra au Théâtre de la Renaissance à Paris. Puis de retour d’un séjour en Grande Bretagne où elle avait accompagné Alain Eckert qui travaillait sur un projet avec Pip Pyle, Phil Milller et John Greaves, si mon souvenir est exact, Patricia et Alain sont venus nous rendre visite quelque part dans le Nord de la France où nous donnions un concert. Au cours de cette visite, lors d’une soirée chez Gérard, Patricia interpréta pour lui la Sonatine de Ravel. Il n’en fallut pas plus… Et de sympathie en affinités, nous commençâmes rapidement ensemble à construire notre nouveau répertoire autour des compositions qui constitueraient notre album suivant, « Génération sans futur », puis à réarranger l’ancienne « Symphonie pour le jour où brûleront les cités », que nous réenregistrerons en 1980 et qui sortira en 1981 pour Atem Records avec ce nouveau line up. En effet, le master original avait été perdu et de plus, nous étions insatisfaits du son très sec et quasi monophonique de la toute première version.

Patricia Dallio : piano ; Alain Eckert : guitare ; Gilles Renard : saxes ; Franck Cardon : violon ; Gérard Hourbette : violon, alto ; Jean-Pierre Soarez : trompette ; Thierry Zaboitzeff : basse,
voix ; Eric Faes : enregistrement et mixage.

Notre premier concert dans cette formation eut lieu en plein air, quelque part dans la Somme sur la propriété d’un château dont j’ai oublié le nom… Nous jouions au même programme que le groupe Odeurs. Avec cette nouvelle formule, nous trouvions là, grâce au piano, une façon plus assise, précise, directe, efficace d’interpréter nos rythmiques, parfois bien au fond du temps, loin des interprétations classiques figées. Tel fut mon sentiment, partagé également par les autres membres du groupe durant cette période.

Ce passage vers les années 80 s’annonça difficile, car nous eûmes beaucoup moins de dates de concerts qu’auparavant, bien que certaines furent plus prestigieuses, comme notre participation aux différents festivals RIO (Rock In Opposition) : à Milan en mai 1979, Stockholm en septembre 1979, Reims en avril 1980, Ljubljana en juin 1980, Maubeuge en novembre 1980.

Nous avions d’énormes difficultés à nous tenir la tête hors de l’eau financièrement, car en ces temps-là, sans réel soutien financier des institutions, mis à part le prêt d’un local de répétition par la mairie de Maubeuge qui nous aidera de manière plus conséquente dans les années suivantes, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes. Malgré cette lourdeur, nous étions une bande de joyeux personnages, pas en reste dans l’humour, les blagues, les calembours qui fusaient à longueur de temps lors de nos déplacements en bus. Les maîtres de cérémonie dans ce domaine étaient généralement Alain et Gérard, suivis de très près par Patricia, encouragés par nos crises de fous rires… Le temps passait ainsi beaucoup plus vite, lors d’un Maubeuge-Stockholm en Tube Citroën trois vitesses lancé à plein régime sur le réseau routier européen d’alors…

Années étranges aussi car la composition du groupe changeait souvent. Patricia et Alain travaillaient en duo, puis avec d’autres artistes tels que Jacques Thollot et ne pouvaient pas forcément être là à plein temps, ceci expliquant leurs allers-retours.

Musicalement, comme pour chaque album ou projet, nous cherchions de nouvelles voies, la formation de cette époque et nos conditions d’existence n’ont pas totalement permis cela selon moi. Je trouvais personnellement le répertoire de ces années trop dilué, pas assez radical malgré les deux pièces maîtresses « Génération sans futur » et « La Ville ». Mais patience, le temps et notre persévérance feront leur œuvre.

Au fil des mois, nos situations financières personnelles respectives devinrent absolument catastrophiques et cette belle utopie de vivre uniquement de la musique s’évapora presque instantanément. La plupart d’entre nous durent chercher un travail rémunérateur au moins pour quelques mois. Le groupe vivait au ralenti, mais continuait d’exister et de se réunir pour les quelques répétitions et concerts prévus de longue date ou ceux qui tombaient un peu par chance. Gérard faisait des livraisons pour son père, Jean-Pierre travaillait sur les chantiers et de mon côté, par relation familiale, je réussis très rapidement à trouver un emploi qui consistait à passer huit heures par jour au fond d’une péniche à rabattre du sable vers le centre de la coque afin qu’une pelle mécanique se charge de l’évacuer sur le quai. Je pense avoir tenu le choc durant trois mois avec des horaires de travail en 3 X 8. J’employais chaque jour de repos à dormir puis à essayer de maintenir mon niveau de technique sur les instruments. J’avais tellement de douleurs dans les bras que je désespérais, ce fut un moment très très dur dans ma vie que ma compagne d’alors Carole, qui deviendra mon épouse de 1984 à 1997, m’a aidé à traverser, notamment dès qu’elle obtint son poste de professeur de dessin dans un lycée. J’ai quitté cet enfer et nos situations se sont quelque peu améliorées.

En 1979 - 80, Jean-Luc Aimé (violon), originaire de l’ouest de la France rejoindra le groupe. Nous ferons ensemble quelques concerts : Lyon, Arènes de Fourvière à l’invitation du groupe Vortex, puis à Brest où nous tomberons de nouveau en panne avec notre van, nous forçant ainsi à quelques jours de vacances en camping au Conquet, commune de l’extrême Ouest. Tout un programme de jolis moments et de galères. Puis Jean-Luc quittera Art Zoyd pour Univers Zero.

En juin 1980, nous rendant à Ljubljana via Trieste, nous fûmes bloqués à la frontière Yougoslave car les employés des douanes stoppaient le travail du vendredi soir au lundi matin et ne pouvaient donc pas nous remettre le fameux sésame (un tampon sur notre carnet ATA) pour passer la frontière avec notre équipement. Épuisés déjà par tous ces kilomètres parcourus, nous nous étions résolus à passer tout le week-end sur cet immense parking routier entre l’Italie et la Slovénie, car nous ne pouvions même pas retourner en Italie… Soudain, comme dans une hallucination, un mirage, nous aperçûmes un luxueux bus de tourisme avec chauffeur se garant pour le contrôle. À l’intérieur du véhicule, un enchevêtrement de jeunes gens vêtus de noir, de flight-cases et d’instruments rangés à la va-vite et en y regardant de plus près, nous vîmes qu’il s’agissait bien d’Univers Zero se rendant dans le même festival que nous. Eux étaient tombés en panne à Venise et avaient été contraints de louer un véhicule de remplacement quelque peu surdimensionné. Quelle aubaine (pour Art Zoyd) ! Nous pûmes échapper à cette attente forcée et rejoindre ainsi Ljubljana avec Univers Zero, dont les papiers douaniers étaient en règle. Nous revînmes le lundi matin à ce poste de douane pour les formalités, puis retournâmes à Ljubljana pour un concert magnifique en plein air dans une sorte de très grand « biergarten »…

Plus tard en 1981, nous ferons notre première tournée en D.D.R. grâce à Nick Hobs qui manageait alors Henry Cow (Rock In Opposition). Il nous mit en relation avec la Künstler-Agentur der DDR qui en supervisa les dates (Le concert de Berlin-Est fut organisé, enregistré et diffusé par la radio nationale…).

Rappel des événements importants sur la période 1979-1981 :

1979
- Festival des Musiques Nouvelles - La Gaité Montparnasse – Paris 
- Festival Rock In Opposition - Milano (I) 
- Festival Rock In Opposition - Uppsala (S)


1980-81
- Nancy Jazz Pulsation (F) 1980 - Art Zoyd et Univers Zero - concert de réunion 
- Festival Rock In Opposition - Maubeuge (F) 
- Festival Rock In Opposition - Reims (F) 
- Festival Rock In opposition - Ljubljana (SI) 
- Sortie de l’album Art Zoyd « Génération sans futur » 
- Vidéo de 13 minutes produite et diffusée par FR3 
- Tournée en RDA 
- Concert au King’s College - London (GB) 
- Réenregistrement de « Symphonie pour le jour où brûleront les cités »

Les musiciens ayant participé à l’aventure Art Zoyd durant ces trois années :

Patricia Dallio : piano | Alain Eckert : guitare, violon | Gilles Renard : saxophone | Gérard Hourbette : violon | Jean-Luc Aimé : violon | Paul de Prekel : violon | Franck Cardon : violon | William Schotte : violoncelle, contrebasse | Michel Thomas : saxophone | Jean-Pierre Soarez : trompette | Thierry Zaboitzeff : basse, violoncelle, chant.

A bientôt pour la suite de cette aventure hors du commun.

Thierry Zaboitzeff le, 26/04/2022

N.b. : Ce récit dépend bien évidemment de ma mémoire, de faits et de certains documents datés, si vous avez bien connu cette époque et que vous constatez quelque erreur ou omission,
contactez-moi ici.

EPISODE 8 : 1981 - 1983

Dès 1981, nous radicalisons notre écriture autour d’une formule piano, vents, cordes, basse électrique et quelques discrets effets préparés sur bandes. À titre personnel, je deviens plus affranchi et décisif au niveau de la composition. Nous portons à bout de bras et de toutes nos forces avec une virtuosité jamais retrouvée ce double album vinyle culte « Phase IV » qui sortira chez Recommended Records en 1982.

Le très jeune pianiste, Thierry Willems et le saxophoniste Didier Pietton se joignent à l’aventure. Nous irons nous produire à Londres au Kings College devant une bande de punks, ne sachant pas trop quoi faire de nos rythmes, sons et harmonies… mais nous leurs donnons sur scène une telle fougue, une énergie folle, une brutalité dans le jeu, un niveau sonore tels que nous parviendrons à les convaincre malgré les quelques jets de cannettes d’usage dans ce genre de concert… Quelle audace nous avions ! Ça sentait bon la bière et l’herbe… Puis, le concert terminé, quelques policiers londoniens visiblement cool et flegmatiques ont prié le public de quitter les lieux, laissant le sol jonché d’innombrables déchets et canettes brisées…

Lors d’un concert en région parisienne, nous faisons la connaissance de Richard Castelli, qui devient très rapidement notre manager, ami, puis associé. Lors du concert de Livry-Gargan qu’il avait organisé, je l’avais trouvé tellement ouvert, attentif, prévenant, amical, efficace, d’une motivation incomparable qu’à peine rentré chez nous, j’ai tenté de convaincre mes collègues et principalement Gérard d’inviter Richard à nous manager. Après quelques réticences vite dissipées, j’ai pris sur moi de recontacter Richard et de l’inviter à nous manager au sens le plus ouvert possible, ce qu’il fit rapidement et de façon fort brillante. À partir de ce moment, tout allait changer. Richard gardera toujours une vision globale pour le groupe : réalisation de documents promotionnels, photos scénarisées, vidéos… dont certaines remporteront des prix. Il n’était plus question de se laisser enfermer uniquement dans l’underground convenu et les scènes alternatives. Avec lui, et grâce à son travail, nous étions programmés dans toutes sortes de lieux très différents : festivals d’art, de jazz, de musique contemporaine, Scènes Nationales… Son carnet d’adresses s’étoffera de mois en mois et nous irons ainsi bien plus tard au Lincoln Center de New York, au festival d’Adélaïde, au Womad Festival de Bath… Mais là, j’aborde déjà les années 90. J’y reviendrai donc plus tard à la faveur d’un autre épisode.

Au cours de ces années-là, la musique est devenue la chose la plus importante à mes yeux et je ne conçois plus de devoir vivre sans. Chaque jour est musique, je compose comme je peux, dans les transports, la nuit, dans ma chambre, dans la cuisine et je fixe parfois des idées sur un magnétophone à cassettes pourri que je suis le seul à pouvoir déchiffrer puis transmettre. Les conditions de vie sont encore un peu difficiles et les petits jobs s’inscrivent encore au programme de survie. Rocco Fernandez (fondateur d’Art Zoyd en 1969), qui avait monté une agence de publicité, me propose en dépannage un job qui consiste à assister le graphiste et développer les films servant aux montages dans le labo. Je passe souvent de longues heures à la lumière rouge… Cette époque du tout analogique me parait fort lointaine maintenant. Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup de reconnaissance envers Rocco.

Ma compagne Carole et moi avons réussi par relations à louer un très grand appartement en plein centre de Valenciennes. Nous l’occupons presque en totalité, à l’exception d’une grande pièce située tout au centre. J’y aménage la salle de répétition d’Art Zoyd pour un temps. C’est là que nous amorcerons la mise en place des morceaux de « Phase IV ».

Peu après, je rencontre Philippe Asselin (metteur en scène valenciennois) avec qui je me lie d’amitié et qui m’invitera durant une dizaine d’années à composer les musiques des productions d’abord du « Collectif Théâtral du Hainaut », puis du « Jeune Théâtre International ». Des années formidables où, parallèlement à Art Zoyd, j’emmène mes compositions sur des chemins insoupçonnés jusque-là. Ainsi pour les deux premiers projets s’inscrivant dans le cadre de cette collaboration, je remettrai tout à plat, avec l’aide de Thierry Dupont, alors administrateur, et de Philippe Asselin, directeur de la compagnie, qui me procurent les moyens techniques d’alors pour réaliser ces bandes originales. Ici, point d’ordinateur, simplement, un Revox A77, quelques micros, un piano droit loué pour l’occasion, une basse, un violoncelle, un Casiotone MT40, un tambour, des maracas, une vieille Stratocaster, mon souffle, ma voix, quelques invités (Francine Auger, Carole Grave, Didier Pietton…), beaucoup de culot et déjà un grand savoir-faire dans le découpage et collage de bandes magnétiques, à tel point que je vais parfois récupérer et recoller un bout de résonance ou de reverb malencontreusement jetés à la poubelle… C’est la première fois que je compose en dehors de toute contrainte liée à un instrumentarium comme celui d’Art Zoyd. Je me sens renaître dans une grande liberté artistique et musicale. Plus tard, je retravaillerai ces matières pour en faire un LP vinyle, « Prométhée », qui sortira en 1984…

Entre 1981 et 1983, nous faisons deux incursions derrière le rideau de fer, des tournées en Belgique, Suisse, Yougoslavie, Scandinavie, dans les deux Républiques d’Allemagne. Lors d’une de ces tournées en Allemagne de l’Est, il y aura notamment un long périple en voiture, avec matériel sur le toit des véhicules et son lot de pannes, de retards, de contrôles par la Volkpolizei et des hébergements dans ces hôtels pour touristes très encadrés et fréquentés quasiment exclusivement par des hommes d’affaires du bloc de l’Est, d’Afrique ou d’Asie.

Nous sommes payés en Ostmark et donc dans l’impossibilité de changer cet argent. Nous devons donc tout dépenser sur place, acheter par exemple des instruments de musique pour une éventuelle revente à l’Ouest, lorsque nous arrivons à en trouver. Sinon, nous ramenons des disques, des vêtements, des chaussures… Si bien qu’un soir, Richard Castelli, notre manager, décide de nous inviter tous pour son anniversaire dans un restaurant huppé, « Le Moscou », à Berlin-Est. Ce restaurant est situé dans un hôtel du type dont je vous ai parlé un peu plus haut, peuplé principalement de touristes, d’apparatchiks et de membre de la Stasi. Nous sommes bien évidemment surveillés, mais nous nous en amusons et restons très prudents avec les amis que nous nous sommes faits sur place de manière à ne pas les compromettre. Notre tablée d’anniversaire gourmande et fort arrosée se termine tard dans la nuit : bières, vins, vodka, desserts, fous-rires…

Je crois me rappeler que cette tournée passait par Halle où le lendemain du concert, nous sommes invités à un déjeuner qui se tient à l’issue d’un congrès sur la musique contemporaine dans les Pays de l’Est. Lorsque la porte de cette salle s’ouvre, nous recevons à notre grand étonnement une énorme standing ovation, car tous ces gens avaient assisté à notre concert de la veille. Situation à la fois très gratifiante et intimidante. Je dois préciser ici que nous sortons à peine du lit, les fringues mal ajustées, les cheveux encore moins et la nuit encore dans les yeux. Très joli souvenir.

Nous connaitrons bien d’autres aventures lors de ces épiques tournées, comme quelque part en Finlande ou en Allemagne (???). Nous rendant à un concert, nous devons déposer dans un hôpital Gérard qui souffre d’insuffisance rénale, afin d’y être dialysé. Nous avons roulé toute la nuit, puis garé notre bus en pleine ville, non loin de l’hôpital et nous nous sommes aménagé de précaires couchettes afin de prendre un peu repos avant de continuer notre route, dès que Gérard en aurait terminé. Je revois encore au pied du bus toutes les chaussures sur le trottoir ainsi qu’une mallette certainement pleine de « Ostmark » ou de « Couronnes », que l’un d’entre nous a oubliée dans demi-sommeil, ou qu’il a négligemment déplacée pour son confort. Cela donne lieu à des scènes cocasses de la part des passants surpris, qui évitent de s’approcher trop près de notre station de repos improvisée…

À Berlin-Ouest, nous jouons au « Loft in Metropol », un club très orienté punk, où très étonnamment, comme à Londres, notre musique est finalement bien accueillie, non sans mal… Le plus difficile étant de passer les dix premières minutes sans l’artillerie habituelle : guitare, basse, batterie… mais la sono à fond… Peut-être est-ce à ce moment-là que nous héritons de l’étiquette « Musique de chambre pour punks ».

En avril 1983, nous referons une nouvelle tournée à l’Est, qui passera par la Tchécoslovaquie (Brno et Prague). Pour cette tournée, Gérard qui doit subir une intervention chirurgicale, est remplacé par Michael Nick au violon. À Prague, souvenir de cette folle soirée à l’ambassade de France en 1983 : une salle de 400 places tout au plus et plusieurs centaines de gens coincés et empêchés par la police sur l’avenue jouxtant le bâtiment dans lequel doit se tenir notre concert. Nous pouvons aisément observer la situation depuis la fenêtre et le balcon de nos backstage. La salle est déjà bien pleine, mais l’avenue continue de se remplir malgré les forces de police en présence. Les gens escaladent les murs des bâtiments voisins, espérant trouver un accès à la salle. Lorsque nous arrivons sur scène, il est difficile de respirer tant la salle s’est remplie plus que de raison. C’est extrêmement intimidant et très gratifiant d’être au contact de ce public désirant, quoi qu’il puisse lui arriver, assister à notre concert et de vivre cela comme quelque chose d’unique. Une soirée de folie… Après avoir joué notre premier morceau, je lève les yeux et j’aperçois Vaclav Havel au premier rang : waouh ! Dans la fébrilité de la soirée, je ne suis pas certain que ce soit bien lui, mais cela nous sera confirmé par la suite.

Encore une époque où nous sommes prêts à relever toutes sortes de défis, qu’ils soient musicaux, en introduisant dans nos orchestrations en live plusieurs platines K7 afin de balancer quelques sons préparés au beau milieu de nos orchestrations néoclassiques sauvages, ou qu’ils soient stratégiques. Pour aller chercher notre public, nous n’avons peur de rien.

Par exemple, déjà en 1978-79, si vous me permettez de revenir un peu en arrière, nous apprenons qu’une émission de radio régionale live va être programmée à côté de chez nous, du style « La province a du talent », si mon souvenir est juste… Avec quelques stars locales, les enfants du pays… Jean Lefebvre et donc Art Zoyd. À cette époque, nous jouions le répertoire de « Musique pour l’Odyssée » et de « Génération sans Futur » puis déjà, quelques bribes de « Phase IV ». Ceci pour vous donner une idée du décalage culturel. Nous ne nous démontons pas et assurons comme des bêtes. Même Jean Lefebvre y est allé de son compliment après notre étonnante prestation. Et c’est là que commence une très belle histoire car quelque part dans la campagne douaisienne, Daniel Poteau, directeur de la photographie à la SFP (Société Française de Production) nous entend à la radio. Il est à la fois ravi et très intrigué, il nous contacte, nous faisons connaissance et il obtient carte blanche pour réaliser un 13 minutes en région sur FR3 Nord Picardie : « Musique pour l’Odyssée ». Plus tard, en 1982, Daniel Poteau, fort de cette première expérience, remet ça, toujours avec FR3 Nord Picardie mais cette fois, c’est un 52 minutes qui est diffusé en national et en « prime time » : un concert Art Zoyd en public produit et filmé par FR3 Nord Picardie à l’Hôtel de Ville de Maubeuge (F).

Didier Pietton : saxophones, Jean-Pierre Soarez : trompette et percussions, Thierry Willems : piano, Gérard Hourbette : composition, violon, alto, claviers, Thierry Zaboitzeff : composition, voix, violoncelle, basse électrique.

Le jour de sa diffusion en 1983, une grande émission politique télévisuelle précédant notre concert déborde très très largement sur l’horaire prévu… Et patatras !!! Oublié notre joli prime time tant espéré, nous sommes quelque peu déçus sur le coup, mais très tard dans la soirée ou le lendemain, Richard Castelli, notre manager, reçoit un appel de la production, puis du chorégraphe Roland Petit qui vient de voir par hasard une partie de notre concert en rentrant de sa répétition. Je crois qu’il a demandé à visionner le tout et très rapidement, quelques jours plus tard au cours d’un rendez-vous que nous nous sommes fixé à Paris, Roland Petit nous commande la musique de son prochain ballet qui deviendra « Le Mariage du ciel et de l’enfer ». Nous sommes très impressionnés et honorés par cette confiance, car la précédente production chorégraphique de Roland Petit et du Ballet National de Marseille associée à la musique rock avait eu lieu en 1972, avec Pink Floyd en live.

À suivre.

ART ZOYD EN 1981-83
- Patricia Dallio : piano, s’absentera momentanément pour revenir courant 83
- Thierry Willems : piano 
- Didier Pietton : saxophones 
- Jean-Pierre Soarez : trompette 
- Gérard Hourbette : composition, violons, claviers (Michael Nick remplacera Gérard au violon durant quelques mois au printemps 1983) 
- Thierry Zaboitzeff : composition, basse électrique, violoncelle, voix

ALBUMS PUBLIÉS AU COURS DE CETTE PÉRIODE
- Phase IV (1982)
- Les Espaces Inquiets 1983 

Pour cet épisode, je remercie Didier Pietton et Thierry Willems qui de loin, ont rafraîchi ma mémoire. Merci également à Marie Laurence Fauconnier pour certaines photos utilisées pour illustrer cet épisode.

TZ GH et Daniel Poteau

Thierry Zaboitzeff - Gérard Hourbette - Daniel Poteau - 1982

Etienne Connod et Gérard Hourbette

Sunrise Studio - Kircberg (CH) : Etienne Conod et Gérard Hourbette pendant les prises de sons de l'album Phase IV

Art Zoyd et Daniel Poteau pendant le tournage

Art Zoyd et Daniel Poteau lors de l'enregistrement du film Phase IV en 1982

ART ZOYD - PHASE IV - FR3
Film by Daniel Poteau 1982

EPISODE 9 : 1984 - 1985

Zaboitzeff raconte.
Ces informations font appel à ma seule mémoire en tant qu’acteur de cette époque et sont susceptibles d’être modifiées si certains faits s’avèraient imprécis ou inexacts.

Nous venons d’enregistrer pour la chaîne de télévision FR3 sous la direction de Daniel Poteau un concert en public reprenant en partie les compositions de l’album « Phase IV », concert enregistré à l’hôtel de ville de Maubeuge (France) le 10 décembre 1982. Cette vidéo est programmée courant 83 à une heure de grande écoute. Seulement voilà… Une émission politique déborde largement sur l’horaire prévu et notre joli prime time est envolé ! Ceci nous porte chance finalement, car le chorégraphe Roland Petit, qui n’aurait jamais dû voir ce concert car rentrant très tard de répétition, allume sa télé et tombe sous le charme, si je puis dire, de notre musique. Il appelle dans la foulée la production pour obtenir notre contact et demande à nous rencontrer, ce que nous faisons très peu de temps après. Très admiratif de notre musique, il nous confie : « Faites toute la musique que vous savez faire et j’en ferai un ballet ». On ne pouvait imaginer plus belle preuve d’amour envers notre art… « C’est le déclic, je danse leur musique qui gronde, roule, et crache des rythmes et des mélodies ensorcelantes » sont ses propres mots repris dans le programme du Théâtre des Champs Élysées à l’occasion de la première parisienne du « Mariage du Ciel et de l’Enfer ».

Roland Petit conçoit alors un argument de ballet utilisant pleinement les ressources dramatiques de notre musique. Il ira puiser également son inspiration dans des œuvres poétiques et littéraires lui tenant à cœur : ainsi Blake, « Le Mariage du Ciel et de l’Enfer ». Il fera se rencontrer James Dean et Per Paolo Pasolini, la jeunesse et l’âge mûr, la lumière et la Mort…

Nous étions très impressionnés de travailler ainsi avec Roland Petit, car sa précédente expérience avec la musique rock live avait été le Pink Floyd Ballet en 1972. Cerise sur le gâteau, la première du « Mariage du Ciel et de l’Enfer » a lieu au Palais des Sports de Milan du 25 au 30 juin 1984, dans le cadre d’une série consacrée à Roland Petit par La Scala de Milan.

En avril et mai 1984, nous entreprenons une grande tournée européenne (Pays-Bas, Allemagne Fédérale, Yougoslavie, Autriche, Suisse, Italie, France…). Elle sera l’occasion de mettre au point, tester puis réarranger ce qui va devenir la musique de ce ballet. Nous enregistrons quasiment chaque concert de la tournée, nous en retenons les meilleures versions et découpages que nous envoyons régulièrement à Roland Petit. Au retour, nous en faisons une bande de travail quasi-définitive. Mais la véritable mouture avec le ballet est jouée sur scène à l’occasion de quelques répétitions avant la première dans cet immense Palais des Sports de Milan. Il nous faut bien sûr ajuster certains tempos convenant mieux aux danseurs et maîtriser la diffusion sonore, ce qui est fait de main de maître par notre équipe technique créée pour la circonstance (Gilles Hugo-Gérard Trouvé et Daniel Dollé). Nous faisons acheminer le matériel son de France, un équipement adapté à la situation, minutieusement sélectionné. Nous allons connaître durant un certain temps la fréquentation de grandes salles et lieux prestigieux, ce qui nous change des moyennes et petites jauges confinées et parfois glauques de nos concerts habituels.

Un détail : notre hôtel est situé en plein centre, il y fait très chaud et la climatisation ne fonctionne pas toujours ; de plus, il nous faut environ 50 minutes chaque jour pour nous rendre à la salle en bus et voiture, avec de nombreux embouteillages. Même punition au retour… Galère ! Mais quelle joie de se retrouver sur scène pour un tel spectacle.

Le Palazzo Dello Sport, le lieu des représentations, est en réalité un immense vélodrome multifonctionnel et aménageable pour différents types de manifestations. Le jour de notre arrivée, toute une équipe est affairée aux aménagements du plateau et des lumières. Notre manager Richard se trouve au milieu du stade, en short et T-shirt noir, un chronomètre autour du cou, donnant ses consignes pour l’implantation… Il ne peut échapper au surnom que lui donne le staff italien du stadium : « l’arbitro », un sobriquet qu’il conservera fort longtemps.

Nos loges se trouvent à dix minutes de la scène, il faut emprunter un grand nombre de couloirs identiques dès que nous entendons ce type de message, comme un rituel : « Attenzione, attenzione, lo spettacolo sta per iniziare… », ce qui ajoute une petite dose de stress avant d’arriver dans la pénombre au pied d’une scène enfumée que nous commençons à occuper prudemment, mais avec trac et envie. Puis, du haut de ma régie, je mets en route un Revox à bandes qui va nous livrer tous les effets électro-acoustiques sur lesquels nous allons interpréter notre composition d’introduction, « La forêt qui avance », suivie de « Cérémonie ». Nous sommes partis pour plus d’une heure vingt à cracher les feux de l’enfer du haut de notre scène surplombant de plusieurs mètres le plateau. Sous celle-ci, il y a une sorte de tunnel, tantôt avalant les danseuses et danseurs, tantôt les projetant de toute part. De beaux moments d’accalmie viennent fournir une respiration bienfaisante avant un final de folie dirigé par un métronome obsédant.

Je garde personnellement un excellent souvenir de ces spectacles d’une grande qualité et de tout ce qui fait la vie autour : les amis, les collègues, les fous rires provoqués par les blagues de Gilles Hugo et Daniel Dollé (Shitty), puis la naissance de ma fille Marion en octobre suivant. Nous pouvions enfin vivre de notre musique.

C’est encore une fois un moment charnière : une partie du public se met à nous bouder parce qu’à leurs yeux nous semblons nous compromettre, mais aussi parce que nous commençons à utiliser des synthés, des back-tracks, puis bientôt des samplers en plus de nos instruments acoustiques. Toutefois, d’autres publics viennent à nous, plus nombreux encore, plus assidus.

Très vite, nous entrons en studio (Sunrise Studio - CH) pour l’enregistrement de ces musiques par Robel Vogel et dans la foulée, nous tentons un des premiers mixages et montages numériques dont nous serons insatisfaits. Quelques semaines plus tard, en janvier 1985, durant plusieurs nuits au studio Pyramide (B), nous remixons, Gérard Hourbette et moi-même, sous la houlette de Gilles Martin qui sauve superbement ce mixage. Cet hiver là est rude, très dur et cela me déchire le coeur de laisser chaque nuit ma fille nouvellement née, seule avec sa mère.

« Le Mariage du Ciel et de l’Enfer » sort en LP et CD en janvier 1985 avant la reprise du spectacle avec Le Ballet National de Marseille-Roland Petit en février-mars 1985 pour douze dates au Théâtre des Champs Élysées et dix dates à l’Opéra de Marseille. Ainsi qu’en en mai 1985, pour deux soirées au Grand Théâtre de Bordeaux.

Pour la série des 10 dates sur Marseille nous habitons des appartements prêtés et loués en bord de mer à Cassis. Nous y coulons des jours heureux, souvent à la plage et en balade car nos tranches d’activité s’étendaient de 17:00 à 01:00 (trajet vers l’opéra de Marseille, balance, raccords, spectacles, rangements divers, petit resto et retour sur Cassis pour un repos bien mérité) L’appartement où je réside jouxte la superbe villa qui a servi dans film « French Connection » en bord de mer. Quelle douceur, après la tournée européenne que nous venons de vivre précédemment à cinq dans notre vieux bus Mercedes 508 D rallongé avec de très sommaires couchettes sur de longues distances à travers La France, les Pays-Bas, l’Allemagne, La Suisse, l’Autriche, les Balkans…

Dans le cadre de la promo, nous jouerons un extrait du Mariage du Ciel et de l’Enfer avec Le Ballet National De Marseille-Roland Petit dans la célèbre soirée télévisée hebdomadaire (grand public) de Michel Drucker sur Antenne 2 « Champs-Élysées « . Le lendemain, je sors m’acheter des cigarettes dans le premier bar-tabac venu et en me servant le patron me dit : » Je crois vous avoir déjà vu quelque part » et je lui réponds du tac au tac en m’amusant de la situation : « À la télé hier soir sûrement ! » - « Ah ! ça doit être ça ! » J’ai trouvé ça complètement fun et m’en suis régalé.

Didier Pietton est remplacé par André Mergenthaler (saxophone, violoncelle, claviers) ; Daniel Denis (percussions, claviers) du groupe Univers Zero rejoint Art Zoyd. L’orchestration est revue en conséquence.

Dans le même temps, nous continuons à honorer nos engagements en tant qu’Art Zoyd. Pour ces concerts, le groupe joue les compositions de ce ballet telles quelles, prouvant ainsi que la musique a sa propre vie et n’est pas forcément dépendante du visuel : festival de jazz de Francfort (Allemagne), à Zürich Jazz Festival (Suisse), Lugano (Suisse) au « Rassegna » 85 Della Musica Nuova. Au départ de Lugano, un grand souvenir routier. La nuit même, une partie du groupe prend la route pour Bordeaux, soit douze heures de voyage, sur des routes nationales seulement. L’objectif est de préparer la scène pour la reprise avec le Ballet National de Marseille qui doit avoir lieu le lendemain. L’autre partie du groupe quitte Lugano en bus très tôt le matin, puis nous remplace au montage dès son arrivée. Nous dormons ensuite quelques heures afin d’être « frais et dispo », comme on dit, pour la répétition du même soir. Ouf !

Nous jouons également au Moers Jazz Festival avec ce répertoire, ainsi qu’à Mobile Contemporale Salzburg (Autriche) à Vienne, Linz et Graz (Steirische Herbst 85).

Rendez- vous bientôt pour les années 86-87-89.

L’équipe lors de la création à Milan en 1984

Patricia Dallio : claviers
Gérard Hourbette : violon, alto, claviers, composition
Jean Pierre Soarez : trompette, percussions
Didier Pietton : saxophones
Thierry Zaboitzeff : basse, violoncelle, voix, composition
Gilles Hugo : sonorisation façade
Daniel Dollé (Shitty) : sonorisation retour
Gérard Trouvé : équipement et maintenance
Richard Castelli : administration, management et conseiller artistique Art Zoyd

L’équipe lors de la création à Paris-Marseille et Bordeaux avec Le Ballet National de Marseille - Roland Petit en 1985

Patricia Dallio : claviers
Gérard Hourbette : violon, alto, claviers, composition
Jean Pierre Soarez : trompette, percussions. Daniel Denis : claviers, percussions
André Mergenthaler : violoncelle, saxophone alto
Thierry Zaboitzeff : basse, violoncelle, voix, composition
Gilles Hugo : sonorisation façade
Daniel Dollé (shitty) : sonorisation retour
Gérard Trouvé : équipement et maintenance
Richard Castelli : administration, management et conseiller artistique Art Zoyd
Maureen Kearney : attachée de presse pour Art Zoyd

Rideau de scène et affiche de keith Haring

Image Description

En 1984, l'artiste et activiste Keith Haring avait imaginé l'affiche et le rideau de scène monumental pour servir de décor au ballet « Le Mariage du Ciel et de l'Enfer » de Roland Petit, présenté à l'Opéra de Marseille le 25 mars 1985.

Description musicale issue du programme du 
Théâtre des Champs Élysées.

"LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER"' est construit comme une longue suite dont, généralement, les différentes phases s'interpénètrent.
Après une courte mise en condition, avec une pièce tournant autour d'une phrase lancinante de violoncelle, sur fond de chuchotement et larsens, L'ÉCOLE ouvre le ballet : éclats de tutti grandiloquents, dont se dégagent les cuivres puis la basse en distorsion. Tout ceci se résout soudain en une simple ligne de basse et un dialogue de guitares acoustiques sur lesquels se greffent violon, piano et cuivres lyriques, pour retrouver enfin un climat plus solennel pour claviers et orchestre.

PIER PAOLO PASOLINI ouvre les neuf portes de l'Enfer : sur un piano saccadé; régulier par son tempo, irrégulier par son accentuation, ART ZOYD entame une nouvelle succession de tutti, mais qui ne tardent pas à s'effacer derrière des climats plus nuancés autour d'une phrase langoureuse de violoncelle, jusqu'à l'apparition d'un motif-couperet répétitif qui se noie rapidement dans un cluster de huit violoncelles joués sur les harmoniques.

LA DANSE DE LA SÉDUCTION des femmes-serpents : sur un tapis de percussions aigues et saturées, très proches des sons ophidiens, se stratifient deux orgues, deux grosses-caisses, deux cloches, un carillon électronique et deux pianos, dans un constant conciliabule qui se radicalise et se mécanise à l'issue du morceau (Fragment 1).

A travers les rires d'enfants, JAMES DEAN évolue sur une pulsion de piano et des éclats de trompette, ceci dans un climat tendu par la présence d'un métronome inébranlable, climat qui se déploie brutalement, lors de LA RENCONTRE avec Pasolini : sur une rythmique basse électrique - marimba électronique, trompette traitée et chœurs se déchaînent, jusqu'à l'exposition, tout d'abord par l'orgue puis progressivement par l'orchestre, d'une antienne tourmentée mais volubile (Fragment 2).

Vient une accalmie où apparait un métronome plus rapide, ou plutôt, deux métronomes décalés, accentuant la fluctuation de la pulsation originelle, sur lesquels s'inscrit une longue variation
sur un cycle de 31 temps, suffisamment irrégulier pour entretenir un malaise, suffisamment cyclique pour que son déroulement paraisse implacable et hypnotique, entraînant James Dean dans son engloutissement final au cours duquel ce cycle va jusqu'à se dédoubler sur fond de cliquetis, de pleurs et d'halètement (Fragment 3).



Commence le cycle de la Mort : son apparition avec les
OISEAUX DE LA NUIT, est soutenue par un rythme pesant de grosse-caisse et marimba. La mélodie volontairement orientalisante, souligne le caractère ophidien et tentaculaire de la DAME EN NOIR, accentué par les harmoniques du violoncelle qui, lorsque la musique cesse, accompagnent l'évolution solitaire de la Mort.

Après le pas de deux de LA DAME EN NOIR ET SON OMBRE, commence une des pièces d'ART ZOYD, dont l'interprétation du mixage est aussi importante que l'exécution musicale proprement dite : ainsi, la séquence répétitive (claviers, alternance glissando/harmonique de basse), à laquelle se mèlent de longues stridences de cuivres, disparaît progressivement, comme si la pièce se terminait, mais repart de plus belle. Cette seconde tentative, si elle semble plus assise, subit le même sort que la première ; il faut attendre la troisième tentative qui après un chant très mordant du violoncelle et des cuivres, persiste en un chœur proche des chants orthodoxes, alors que la Mort, après plusieurs tentatives, elle aussi, emporte
Pasolini.

LA BAGARRE : après une courte ouverture par le piano, se succèdent parties de percussions et climats plus éthérés, sur la dernière partie de percussion, des cris lointains annoncent un dialogue très épuré entre le piano et l'orgue, l'un sur un avatar du cycle de 31 temps, l'autre sur un 23 temps, les deux, en conséquence, se décalant progressivement, pour disparaître enfin.

Après la solitude de L'HOMME DANS L'OMBRE et ses arpèges de piano sur un arrangement dépouillé, son PAS DE DEUX s'ouvre sur une rythmique très riche mais volontairement lissée par les multiples couches sonores ; suivent deux thèmes, dont une première version plus électro nique est prolongée par une version très acoustique, avec une nette prédominance des cordes. Enfin, une légère figure rythmique est un prétexte à un solo de violoncelle, dans lequel, à la technique classique, s'associe un net travail du son : archet plus ou moins proche du chevalet, travail sur les harmoniques.

LE FOU : cette pièce se présente comme un prolongement exacerbé du solo de James Dean, la structure rythmique est la même, mais si Pasolini, avortait alors son évolution, ici rien ne vient l'interrompre. Ainsi, sur un cycle 10/8 - 9/8 - 9/8 - 9/8 (piano et trompette) (Fragment 4), se stratifient en 12/8, orgue, sax, sirènes, basse électrique, piano, dans une montée (descente ?) paroxystique dont l'aboutissement est curieusement une sorte de petite miniature guillerette, où percussion, basse, orgue, puis orchestre, soutiennent le chant régénérateur de LA FOLIE.

extrait partition manuscrite 1
extrait partition manuscrite 2
Roland Petit

Roland Petit

Art Zoyd - 1984

Art Zoyd - 1984

Les Ballets de Marseille - Roland PETIT

dansent un extrait du "Mariage du Ciel et de l'Enfer" accompagnés par le groupe rock ART ZOYD.
sur le plateau de l'émission "Champs Élysées" 23.02.198

Producteur / co-producteur Antenne 2
Générique Réalisateur : Dirk Sanders Producteurs : Françoise Coquet, Michel Drucker Interprètes : Ballet Roland Petit, Art Zoyd-groupe
Source Video INA via Art Zoyd Studios Vimeo


Crédits photos pour cette page : Editta Braun | La Voix du Nord | Michel Laloux | Nord Matin | Jean Michel Monchecourt | Alessandro Achilli | Anonymes | Marie Laurence Fauconnier | Claus Löser | Didier Pietton | Unsafe Graphics | Henri Delleuse | Philippe Betrancourt

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